jeudi 20 avril 2017

Kate Daniels, tomes 1 et 2, Ilona Andrews

Tome 1, Morsure magique

Atlanta pourrait être une ville charmante s’il n’y avait pas la magie... Lors d’une vague magique, les mages lancent leurs sorts, des monstres apparaissent, les armes à feu cessent de fonctionner et les voitures ne démarrent plus. Puis la technologie reprend le dessus et la vague magique se retire aussi vite qu’elle est arrivée en laissant derrière elle toutes sortes de problèmes paranormaux. Kate Daniels est une mercenaire de la magie chargée de régler ces problèmes. Mais quand son tuteur est assassiné, sa soif de justice va la mener au cœur d’une confrontation entre les Nécromanciens et les Changeformes d’Atlanta. Les deux clans se tiennent mutuellement pour responsables d’une série de meurtres que Kate va devoir élucider. Et même si elle a conscience que cette mission dépasse ses compétences cela lui convient parfaitement.

Tome 2, Brûlure magique

À Atlanta, les tempéraments – et les températures – sont sur le point de devenir explosifs. Kate Daniels, mercenaire spécialisée dans le "nettoyage" des problèmes surnaturels, a vu beaucoup de choses incroyables. Régulièrement, les vagues magiques balayent Atlanta comme des marées. Mais une fois tous les sept ans, c’est un tsunami magique qui s’abat sur la ville et, cette fois, Kate va se retrouver avec un problème bien plus important que d’habitude. Un problème d’ordre divin. Quand elle s’engage à retrouver des cartes volées à la Meute, le clan des Changeformes, Kate découvre rapidement que l’enjeu est plus important qu’il n’y paraît. Ces cartes ne sont que la première étape d’une confrontation entre des dieux qui espèrent renaitre. Et si elle ne veut pas que sa ville soit détruite, Kate va devoir tout mettre en oeuvre pour éviter le cataclysme.
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Résumé des Chroniques de la Liste-noire-des-livres-interdits:
Une sombre menace plane sur nos livres-chéris, sur ces ouvrages qui nous transportent jusqu'à pas d'heure dans la nuit et nous font rêver encore et encore dans la journée : les Dieux-de-tous-les-trucs-de-la-mer-et-de-la-terre les ont déclarés « dangereux pour l'humanité », et nous somment, nous, les humbles lecteurs, de les leur livrer. Voici l'histoire de notre rébellion! 
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Pour se remettre dans le contexte de cet épisode, Episodes 313233, 34
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Une silhouette floue se matérialise devant moi. Je dois me rendre à l'évidence, Melliane a raison, ce n'est pas un nuage toxique. Non, non...

Ce sont les Dieux-de-tous-les-trucs-de-la-mer-et-de-la-terre !

Mes jambes amorcent un pas discret vers l'arrière. Peut-être qu'ils ne me verront pas ? Le popotin de Monsieur-mon-Médecin se trémousse derrière le Río-squelette. 
Rectification, il ne se trémousse pas. Il tremble.

– Livre-vie ? Livre-vie ? Ça va ?
La voix de Melliane me paraît un tantinet inquiète, si j'étais à ma place, je le serais aussi. Un-face-à face avec les Dieux, c'est comme tomber dans un buisson d'orties.

Arrêt sur image : je suis à ma place, c'est moi qui suis devant eux, pas elle. J'ai de quoi être inquiète !

Bon, réfléchis, Livre-vie, réfléchis. La situation est compliquée, très compliquée. Tu as devant toi un Dieu, qui, bien que tu ne distingues pas clairement son visage, ne semble pas être ton fan numéro 1.

Réfléchis....
...
Rien ne vient.

– Réfléchis ! me presse Melliane.
Hey, je fais ce que je peux ! Mon front se plisse à cause de l'effort extrême que lui impose ma concentration.
Réfléchis...
Si on avait été dans un dessin animé, une petite ampoule se serait allumée à côté de ma tête, mais on est pas dans un dessin animé, c'est la vraie vie, alors je me contente de m'écrier :
– Euréka !
Une petite référence à Archimède est quand même plus élégant qu'un banal « Je sais ». Euréka donc.

Je n'ai qu'une seule chose à faire. Je me penche en avant, plisse les yeux et serre les points et...

Grrr

Je rugis. Enfin j'essaie, parce que le son qui sort de ma bouche ressemble davantage au feulement d'un chaton qui a mis la patte dans l'eau qu'au rugissement d'un lion sur le point de dévorer une antilope. Mais où est donc Curran quand on a besoin de lui ? Il pousserait un vrai rugissement, puissant, profond, terrifiant, et je suis sûre que le Dieu se ferait pipi dans sa culotte, parce que tout le monde réagit comme ça devant Curran, même Kate. Quoi que, techniquement, ça peut être difficile, parce que le Dieu porte une sorte de toge claire et que, si c'est comme pour les kilts, il ne porte peut-être rien dessous ?
Vous suivez mon raisonnement ?

– Livre-vie ! Tu divagues là ! hurle Melliane dans le téléphone qui est toujours collé à mon oreille.
J'ai encore parlé à voix haute, il va falloir que je fasse, une bonne fois pour toutes, quelque chose contre cette fâcheuse manie. En parler à Monsieur-mon-Médecin peut-être ? A ce moment précis, il n'a pas l'air en état de m'écouter, il a enfourné la tête dans la poubelle de son bureau et son popotin est maintenant couvert par sa veste qui a dû tomber du porte-manteau. Il ne gère pas très bien ses émotions à en juger par les vagues de tremblements dignes d'un tsunami qui l'agitent.
– Livre-vie ! hurle de nouveau Melliane.
Elle aussi devrait consulter Monsieur-mon-Medecin, elle est un brin nerveuse. 

Analysons la situation : 

Dieu-de-tous-les-trucs-de-la-mer-et-de-la-terre + Médecin qui se trémousse + Cabinet étroit +
Pas de Kate ni de Curran = Des ennuis jusqu'au cou.

N'empêche que ça aurait été bien que Kate vienne me donner un coup de main. Avec sa fidèle épée, Slayer, elle aurait résolu mon petit problème en deux temps trois mouvements. C'est une guerrière, agile et courageuse, qui agit à l'instinct et prend toujours les bonnes décisions. On ferait bien de la recruter dans notre équipe. Bon, elle a tendance à attirer les problèmes comme un aimant, un peu comme moi d'ailleurs, mais au moins, elle reçoit un salaire pour ça étant donné que c'est une mercenaire et qu'elle travaille à la résolution des affaires dont la police d'Atlanta ne veut pas. Il faut dire qu'elle vit dans un drôle de monde, où la magie a repris ses droits et déferle par vagues successives, reprenant ainsi le contrôle sur la technologie. Avec la magie, toutes sortes de créatures ont réapparu et l'ordre est difficile à instaurer. La magie court aussi dans les veines de Kate, et l'auteure nous propose finalement un personnage plein de mystères qui donne envie d'en savoir plus. 
Et puis, dans le tome 1, le drame de la perte de son mentor, l'amène à rencontrer Curran. Très prometteur ce Curran, je pense que je vais créer un fan club et me nommer Présidente. Peut-être que Le Chat voudra en être la Vice-Présidente, elle a l'air de bien aimer, c'est normal, c'est un Lion, et quand on est un chat, on ne peut qu'aimer les félins. Enfin normalement, parce que elle... Mais si on crée un fan club, avec sa page facebook et tout et tout, peut-être qu'il viendra me donner un coup de main ? Remarquez, il est très occupé avec Kate et sa « grande gueule » : leur joutes verbales sont succulentes. Le tome 1 pose les bases d'un univers solide, original, et le tome 2 n'a fait que renforcer mon idée. Je suis amoureuse. De Curran ? Non, pas encore... quoi que... De cette série. De l'action, de la magie, de la mythologie, de l'humour, des rebondissements... pfiou... Et Curran...
– Tu radotes Livre-vie...
Melliane. L'agacement suinte de sa voix. Le charmant Dieu devant moi partage cet état. Ses bras sont croisés et son index bat en rythme sur son biceps contracté. 

Il a de très jolis biceps.

– Livre-vie ! Pourquoi est-ce que j'ai l'impression que vous êtes une épine dans mon pied ? tonne une voix caverneuse.
– Euh, parce que je suis toujours au mauvais endroit au mauvais moment ? Parce que je n'ai pas de chance ? Parce que j'aime le Nutella et que ce n'est pas bon pour le régime ? Parce que...
– Non ! m'interrompt-il. Parce que vous pervertissez des personnes innocentes en leur faisant lire des ouvrages indécents !
Je me mets la main sur la poitrine et adopte un sourire innocent.
– Moi ? fais-je en mettant la bouche en cœur.
Melliane glousse mais je reste concentrée sur le Dieu devant moi qui se rapproche légèrement. Oui, de très jolis biceps. Si le reste de son corps est à l'image de ses biceps, il peut être intéressant. Les mauvais garçons sont toujours intéressants ! Dommage que sa silhouette soit floue...
Je recule d'un petit pas.
– Oui, vous !
– Jamais ! m'exclamé-je avec un peu trop d'emphase.
Je peux dire adieu à l'Oscar de la meilleurs actrice. Je recule encore d'un pas et je sens la poignée dans mon dos.
– Et la femme innocente de ce pauvre monsieur alors ? N'est-ce pas votre faute si elle ne dort plus la nuit pour lire des histoires de highlanders ?
Il pointe le doigt vers le séant de Monsieur-mon-Médecin. Le Banana-split au réglisse ? Comme si elle avait eu besoin de moi !
– Oui, c'est sa faute ! glapit Monsieur-mon-Médecin en secouant frénétiquement la poubelle qui lui fait office de tête.

Le traître.

Il est temps de faire un autre point sur la situation : Dieu en colère + Traître parmi nous + Curran aux abonnés absents = Une seule solution.

Je tourne la poignée et me rue dans la salle d'attente en m'époumonant :
– Fuyons !

J'ai à peine le temps de faire un pas qu'une poigne solide se referme autour de ma nuque.
– Livre-vie ! Nous allons vous emmener dans les cachots pour enfin être libérés de vos agissements !
Oh non, pas les cachots ! Je n'aurais rien à lire et pas de Nutella !

Il me soulève comme si je ne pesais pas plus lourd qu'un grain de poussière et mes pieds battent l'air. L'oxygène peine à se frayer à chemin vers mes poumons, une enclume me comprime la trachée. J'ouvre la bouche pour avaler quelques goulées mais ça ne suffit pas. Melliane hurle dans mon téléphone, mais aucune réponse n'arrive à s'échapper de mes lèvres. L'étau se resserre. C'est la fin.

J'ai une pensée pour tout ceux que je vais laisser derrière moi, ma fine équipe, Le Chat, Lupa, Bea, Roanne, Johanne, Melliane... Elles continueront la lutte sans moi. J'espère que quelqu'un s'occupera de Jimmy la gargouille. Une larme coule le long de ma joue. Puis une autre. Ma lutte s'achève.
Bing.
Ouille...
Les larmes ne font pas mal normalement.
Bing.
Re-ouille.
Cette larme-ci est plus lourde et m'atteint à la tempe. Elle résonne contre ma peau. Les larmes ne résonnent pas et n'atteignent pas les tempes.
Bing.
Encore une fois.
Bing.
Des tampons hygiéniques. Il pleut des tampons hygiéniques.

Le bambin mal élevé qui patientait dans la salle d'attente est juché sur une chaise, le sac de courses de sa mère grand ouvert devant lui, et il canarde le Dieu. Sa mère l'a ceinturé, mais il résiste et continue de lui envoyer le contenu du sac. Un pot de crème fraîche frôle mon oreille et s'écrase dans un bruit visqueux sur la tête toujours floue du Dieu. On devine maintenant son nez.
A côté de lui, le Monsieur-aux-problèmes-gastriques, dont la peau a pris la couleur d'une olive, se tord tellement de douleur qu'il n'a pas remarqué ce qui est en train de se passer. 
– J'ai mal... gémit-il

Je lance ma tête en avant, visant ce nez que je devine sous une épaisse couche de crème. Je n'aurais pas d'autre chance. Malheureusement, le Dieu me tient trop loin de lui et je rate ma cible. 

C'en est vraiment fini.

Adieu monde cruel, pensé-je. Les filles, je vous aime... Continuez la lutte sans moi ! Le Chat, je te confie Jimmy. N'oublie pas de le nourrir...

Parfois, il vaut mieux se résigner et faire face à la mort avec dignité. C'est ce que je suis résolue à faire quand, soudain, un pet retentissant déchire l'air, bientôt suivi d'un cri. Le Monsieur-aux-problèmes-gastriques, temporairement soulagé, vient d'ouvrir les yeux et de voir le Dieu. Il se jette en avant et percute la forme diffuse avant d'ouvrir la porte à la volée et de se précipiter dans la rue. Le gamin hurle à son tour.
– Maman, ça pue !
La mère n'est plus là, elle est déjà dehors. Je la comprends, l'odeur est insoutenable.

Dans tout ce désordre, la poigne du Dieu s'est desserrée et dans un réflexe dont n'aurait pas à rougir Kate, je lui assène un violent coup de téléphone sur le nez. 

Dans le mille ! 

Il me lâche pour plaquer sa main contre son appendice nasal, je ne sais pas si pour soulager la douleur ou pour fuir l'odeur pestilentielle. Pour une fois, je ne me pose pas la question, je suis déjà dans la rue.
– Ils ont des armes chimiques maintenant ! se plaint la voix caverneuse.

C'est la dernière chose que j'entends, je fais concurrence à Usan Bolt et pique un cent mètres qui m'aurait valu une médaille j'en suis sûre.
Les filles vont être fières de moi !
Enfin j'espère...

lundi 17 avril 2017

Je suis une fille de l'hiver, Laurie, Halse Anderson

Lia et Cassie étaient meilleures amies depuis l’école primaire. Chacune a développé son propre trouble alimentaire qui ne les mène nulle part si ce n’est au désastre. Les « filles de l’hiver », prisonnières de glace dans des corps fragiles, et concurrentes dans la course mortelle à la minceur.
Maintenant qu’elles ont 18 ans, elle se sont éloignées l’une de l’autre. Malgré ça, Cassie a appelé Lia 33 fois la nuit de sa mort. Celle-ci n’a jamais répondu. Lia se retrouve seule, hantée par le souvenir de son amie, ravagée par la culpabilité de n’avoir pas pu la sauver, obsédée par son besoin d’être mince, et son combat pour accepter son corps. 

Lia et Cassie ont toujours été amies, elles ont tout partagé, leurs joies, leurs peines, leurs émois, leurs secrets les plus profonds, tout, jusqu'à ce que leurs routes ne se séparent.

Mais pourtant, Cassie a appelé Lia trente-trois fois avant de mourir. Pas une fois. Trente-trois. Qu'est-ce qu'elle avait à lui dire ? Pourquoi pas avant ? Pourquoi à ce moment précis, celui où la vie quittait son corps ? Il est trop tard pour se poser la question, maintenant, Cassie n'est plus et Lia doit vivre avec son fantôme alors qu'elle-même n'est qu'une ombre qui cherche à disparaître.

Les troubles alimentaires sont un sujet dont on entend régulièrement parler. On les côtoie dans la presse, à la télévision sans toutefois jamais les comprendre vraiment.
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En plongeant dans l'esprit de Lia, Laurie Halse Anderson met des mots sur ce mal qui ronge de l'intérieur.

Lia vit chez son père et sa belle-mère, elle adore sa petite sœur. Elle pourrait être une jeune fille comme les autres, avec pour seul écueil dans sa vie la séparation de ses parents, mais ce n'est pas le cas. Elle n'est pas comme les autres. Lia a entamé une véritable course à la minceur, toujours plus mince, toujours plus fine. Jusqu'à vouloir s'effacer complètement.

Le récit la suit, nous immerge au cœur de ses pensées, dans sa lutte quotidienne, nous la voyons d'abord tromper son monde pour continuer à perdre du poids alors que tous s'inquiètent, puis chercher à échapper à ses fantômes. C'est le récit d'une lutte constante, bien que Lia ne soit pas consciente de qui est son véritable ennemi.

Le réalisme des mots de « Vous parler de ça » m'avait déjà saisie à la gorge et j'ai renouvelé l'expérience avec « Je suis une fille de l'hiver ». Je connais peu d'auteurs capables de captiver autant sur des sujets aussi graves. Déni, esquive, conflit, angoisse, rien ne nous est épargné, et quand la définition de "la fille de l'hiver" a pris tout son sens, j'ai eu la sensation de recevoir un uppercut dans le cœur. Lia m'a prise aux tripes, j'ai eu envie de la secouer, j'ai eu envie de la prendre dans mes bras, j'ai eu envie de lui donner de moi pour compenser sa descente aux enfers, pour soulager la détresse de sa famille. La justesse des mots ne peut qu'émouvoir, la fin ne peut que bouleverser, on ne peut sortir indemne de cette souffrance dans laquelle subsiste malgré tout une lueur d'espoir.

Je fais partie des gens qui pensent la littérature a un sens, un rôle à jouer dans la prise de conscience. C'est indéniablement le cas de ce roman, ne serait-ce que pour corriger le regard que l'on peut porter sur les gens atteints de troubles alimentaires. Rien n'est simple, c'est un mal profond, qui dévore de l'intérieur, et cette société de l'image dans laquelle nous vivons n'y est pas étrangère.

Encore un roman que tout le monde devrait lire, parce que comprendre est déjà faire une partie du chemin.

mercredi 12 avril 2017

Frisson, Maggie Stiefvater

Grace, 17 ans, vit dans une petite ville du Minnesota, aux abords d'une forêt. A 11 ans, elle s'est faite attaquée par une horde de loups mais a survécu malgré les morsures, sauvée par un des loups de la bande. Les années ont passé, et un lien étrange s'est créé entre la jeune fille et ce loup, souvent présent autour de la maison, comme pour veiller sur elle. Lorsque Jack, un élève de son lycée, est retrouvé mort suite à une attaque identique à celle de Grace, la ville lance des chasseurs à travers la forêt. La plupart des loups parviennent à échapper aux balles, mais pas celui de Grace. Grace trouve alors devant chez elle un jeune homme blessé au regard étrangement familier...

Le problème avec l'urban fantasy, c'est que tous les romans ne sont pas égaux en ce qui concerne la qualité. Avec ce genre, c'est quitte ou double, soit j'adhère et ne sors de l'histoire qu'arrivée à la dernière page, soit je m'endors et/ou ma lecture me fait lever les yeux au ciel et pousser des soupirs d'exaspération.

Frisson a été une excellente surprise.

Maggie Stiefvater a conçu un monde très original. Dans ce roman, la mythologie est atypique et sa recréation du monde tout à fait plausible. Les seuls métamorphes que nous allons côtoyer sont les loups, qui, évolution oblige, ne le deviennent que lorsque le froid déferle. Le frisson ne se déclenche que lorsque les températures baissent, tant qu'elles restent douces, ils sont tout ce qu'il y a de plus humains.

L'hiver hante donc ce monde particulier, sombre menace d'un isolement définitif : chaque changement les rapproche du frisson décisif, celui où il n'y a plus de retour en arrière possible.

Sam est lupin depuis des années, depuis des années il craint l'hiver. Il rejette sa part de loup, il ne veut pas se perdre.

Grace a tout de l'adolescente typique : un brin égoïste, dans son monde, elle vit avec ses parents et traîne avec ses amies. Elle aussi attend l'hiver, mais ce n'est pas avec crainte. Au contraire. Elle sait qu'en hiver, elle va retrouver son loup, celui qu'elle reconnaitrait entre tous, celui dont le regard la transperce, celui qui l'a sauvée alors qu'elle n'était qu'une enfant.

Ce roman a été un excellent moment de lecture. Grace et Sam sont extrêmement touchants, ils sont adorables même... L'arrivée de l'hiver, les températures rythment le récit et lui insufflent une véritable tension : j'en suis arrivée à craindre les températures trop basses, à demander plus de temps pour Sam et Grace, à espérer que l'inéluctable ne se produise.

Heureusement que je suis prévoyante et que le tome 2 et 3 sont dans ma PAL parce que sinon... Sinon j'aurais hurlé!


Pour lire la chronique des lectures de Guenièvre, c'est ici

dimanche 9 avril 2017

Un hijo (un fils), Alejandro Palomas

(Résumé, traduction personnelle) Guille est un petit garçon introverti, avec constamment un sourire sur le visage. Il a seulement une amie. Jusque-là, tout va bien. Mais cette apparence de tranquillité cache un monde fragile, plein de mystères. Les éléments de ce monde sont un père en crise, une mère absente, une professeure intriguée et une psychologue qui essaye de comprendre ce que dissimule le garçon. Les choses ne sont que rarement ce qu'elles paraissent.

Supercalifragilisticexpialodocious...

Guille, du haut de ses neuf ans, a un objectif : réussir à prononcer, sans se tromper, ce mot tarabiscoté lors du spectacle de l'école, comme Mary Poppins. Il voue un véritable culte à la nounou anglaise et s'habille même parfois comme elle. Mais en cachette, bien sûr, parce que son papa voit rouge s'il le surprend à porter les jupes de sa maman. Elle est en voyage pour le moment, mais elle lui écrit toutes les semaines. Guille aime bien recevoir ses lettres: sa maman lui rappelle combien elle l'aime. De temps en temps, il y a une carte postale avec la lettre, et sur la dernière, Guille a reconnu une sirène. Comme sa maman. 
Son papa n'aime vraiment pas quand il s'habille comme Mary Poppins, il aimerait qu'il joue au rugby, un vrai sport de mec. Guille a un peu peur au rugby, mais il ne le lui dit pas, il ne veut pas décevoir son papa qui s'assoit tous les soirs devant l'ordinateur pour parler à sa maman.

Les apparences sont souvent trompeuses, et c'est ce que nous enseigne ce petit bijou livresque.

Un hijo est arrivé par hasard dans ma PAL. En flânant dans une libraire dans laquelle j'étais entrée par erreur (ce n'étais pas ma faute, je croyais aller chez le dentiste, et mon sens de l'orientation laisse à désirer, je suis innocente Monsieur le Juge, je n'ai pas de GPS intégré), je suis tombée, toujours par hasard, sur une couverture gaie et drôle, celle de Une Mère de Alejandro Palomas. 

Un rapide coup d'oeil : OK, roman espagnol. Vous savez déjà que je suis quelqu'un d’extrêmement raisonnable (j'insiste sur le « extrêmement », je suis la raison incarnée), je l'ai reposé (et non, ce n'est pas parce que je ne lis les auteurs hispaniques qu'en VO).

Forte de cette victoire, je suis rentrée chez moi et le soir venu, je me suis paisiblement endormie. Mais soudain (notez la tension dramatique de la situation), une crise aigüe de somnambulisme livresque m'a saisie et m'a poussée à faire des choses que jamais, ô grand jamais, je n'aurais faites en étant éveillée. Je le jure. La main sur le cœur. En plein milieu de cette crise, j'ai passé une commande. Una madre (Une mère) donc, mais aussi Un hijo parce que la couverture était vraiment jolie.

A ce stade du récit, je sens vos regards perplexes et j'imagine vos sourcils dubitatifs. Mais je vous jure que ça s'est passé comme ça !

Bon, reprenons le fil de cette chronique, sinon certains d'entre vous vont encore dire que je divague.

Dans Mi hijo, plusieurs voix prennent tour à tour la parole pour nous raconter l'histoire de Guille. Guille lui-même évidemment, son père, son institutrice, la psychologue scolaire, chacun d'entre eux apporte une pièce au puzzle de sa vie qui finit par s'assembler et sa différence prend alors tout son sens. Je ne veux surtout pas trop en dévoiler, cela vous gâcherait la lecture. J'espère sincèrement que ce récit sera traduit en français. Sachez juste que les apparences, toutes les apparences sont trompeuses et que la vérité est parfois bien loin de ce à quoi on s'attendait.

C'est un récit plein d'émotions que celui de ce petit garçon, j'ai tourné les pages, une à une, sans m'en rendre compte, et quand la dernière est arrivée, mes joues étaient baignées de larmes. Je pleurais. Pas parce que l'histoire est triste, non, parce qu'elle est belle. Elle est à l'image de Guille.


mercredi 5 avril 2017

El cuaderno de Maya, (Le cahier de Maya), Isabel Allende



"Je m'appelle Mayal Vidal : de sexe féminin, célibataire, j'ai dix-neuf ans, pas d'amoureux faute d'occasions et non par excès d'exigence, un passeport américain ; née à Berkeley, en Californie, je suis momentanément réfugiée dans une île au sud du monde. On m'a donné le prénom de Maya parce que ma Nini a une prédilection pour l'Inde et que mes parents n'ont pas trouvé autre chose, bien qu'ils aient eu neuf mois pour y réfléchir. En hindi, maya signifie "sortilège, illusion, rêve". Rien à voir avec mon caractère. Attila m'irait mieux, parce que là où je pose le pied, l'herbe ne pousse plus."

On peut être jeune mais avoir un vécu si chargé qu'il pèse lourd sur nos épaules. C'est le cas de Maya, une jeune américaine comme les autres, du moins en apparence. Elle a 19 ans, et vient d'arriver à Chiloé, une petite île chilienne. Sa grand-mère, sa Nini, a fait jouer ses contacts pour l'envoyer là-bas, mais Maya n'est pas là pour les vacances. Elle est là pour se reconstruire, pour rebâtir sa vie, pierre après pierre. Elle est là pour survivre.

Au fil des pages d'un cahier, Maya va nous raconter sa vie, ses démons et parcourir le chemin inverse, sorte d'introspection de sa vie, pour tirer des leçons de ses erreurs. 

C'est un parcours de vie que nous offre l'auteure, celui d'une enfant qui va trébucher, tomber jusqu'à descendre aux enfers, celui d'une jeune femme, au seuil de l'âge adulte mais qui n'arrive pas à se grandir, celui d'une survivante, que l'amour des siens va prendre par la main et aider à remonter ce précipice jusqu'à amorcer un nouveau départ.

Certains passages sont très durs, l'enfer n'est pas pavé de mots doux et bienveillants. Il est comme la morsure des drogues dans lesquelles elle sombre, tranchant, coupant, destructeur. Les mots utilisés par Isabel Allende sont bouleversants d'intensité. Par moments, j'ai détesté Maya, réellement, je lui en voulais de ce comporter comme ça, de ne pas être capable de faire autrement, de blesser les siens... Je lui en voulais d'être égoïste, de se murer dans ce silence méprisant, de ne pas se rendre compte que tout acte a des conséquences. Mais en même temps, je l'ai aimée, parce qu'elle n'est qu'une jeune femme blessée, qui gère comme elle peut ses émotions alors que les adultes eux-mêmes ne gèrent pas les leurs face aux drames de la vie, elle évolue, change, se remet en question.

Dans son récit, Isabel Allende dresse le portrait de personnalités fortes et attachantes, non dénuées d'excentricité et d'humour d'ailleurs (le couple formé par sa Nini et son Popo est particulièrement touchant, tout comme le Club des Criminels), et nous entraîne discrètement dans l'histoire du Chili, toujours présente en toile de fond de ses écrits.

Le rythme décrit parfaitement les deux facettes du roman : rapide en ce qui concerne les Etats-Unis, effréné finalement comme sa descente aux enfers, et plus lent quand on se trouve à Chiloé, aussi lent que cette vie qui a le temps, aussi lent que cette prise de conscience, que cette reconstruction qui ne se fait pas d'un claquement de doigts.

La plume d'Isabel Allende est toujours un délice, élégante, poétique, brusque aussi parfois... Elle nous immerge dans ce roman de l'adolescence et nous confronte à ses maux, ses obstacles, ses faiblesses en nous rappelant de rester vigilant. Porter un regard sévère sur l'attitude des autres est facile, mais comprendre d'où vient leur failles l'est beaucoup moins.

Nous ne sommes qu'humains, et les affres de la vie n'attendent que de nous faire chanceler.

dimanche 19 mars 2017

Guérilla Social Club, Marc Fernandez

Deux hommes disparaissent à Madrid. Un autre à Paris et une femme à Buenos Aires. Chaque fois, le même scénario : les victimes sont enlevées et leur cadavre retrouvé mutilé. Toutes ont aussi un passé commun : leur combat contre les dictatures d’Amérique latine dans les années 1970 et 1980.
Parmi ces disparus figure l’un des amis du journaliste madrilène Diego Martín. Il décide de se pencher sur cette affaire pour son émission de radio, aidé par la détective Ana Durán, sa complice de toujours, et par l’avocate Isabel Ferrer.
Une enquête de tous les dangers qui va les mener de l’Espagne à l’Argentine en passant par le Chili, et les obliger à se confronter aux fantômes de l’Histoire. Ce qu’ils découvriront fait froid dans le dos, car, quarante ans après l’opération Condor, le rapace continue de voler.

La mémoire est faite d'ombres imprévisibles, elle peut être fluctuante au fil des années, devenir une page blanche que l'on voudrait à tout prix réécrire, ou elle peut aussi graver dans le marbre ce qu'on préfèrerait oublier. Poids que l'on traîne attaché à notre cheville, elle freine nos mouvements vers un avenir qu'on espérerait sûr. Et dans ce cas, pas de page blanche, mais une empreinte indélébile, pire qu'un phare dans cette nuit qu'on espérait suffisamment épaisse pour nous cacher. Il n'y a malheureusement qu'une certitude : si on n'oublie pas, les autres non plus.

J'ai découvert Marc Fernandez un peu par hasard, au détour de promenades sur le net, et le sujet de son premier roman, Mala Vida, m'avait beaucoup interpellée tant il est méconnu en France : le drame des bébés volés sous le Franquisme en Espagne. J'avais réellement apprécié ma lecture qui plongeait avec une précision d'orfèvre dans le cœur de cette Espagne qui tente de se reconstruire. Son deuxième roman ne pouvait donc que m'intéresser, d'autant plus qu'il aborde une autre facette sombre du monde hispanique : les dictatures latinoaméricaines des années 70-90, ces pieuvres qui avaient étendu leurs tentacules à travers tout le continent et dont l'ombre veille toujours.

On retrouve les personnages de Mala Vida, Diego, David, Ana, Isabel, mais nul besoin de l'avoir lu pour se plonger dans ce récit. La vie a continué depuis le scandale des bébés volés, et ils sont plus unis que jamais. Le bar Casa Pepe est l'un de leurs lieux de rendez-vous, et Carlos, celui qui le tient, un ami fidèle. Une série d'assassinats étranges va faire éclater une autre affaire qui a, elle aussi, défié le temps. Le "Commando Libertad", qui a essayé de faire disparaître Pinochet, semble en être la cible. Ses anciens membres, éparpillés un peu partout dans le monde, disparaissent les uns après les autres, sans autre explication que leur corps abandonné sans vie. Carlos était l'un d'entre eux.

Commence un véritable travail d'investigation pour comprendre quel monstre se cache derrière ces atrocités et sauver Carlos.

L'écriture de Marc Fernandez se prête parfaitement à ce type de roman, elle prend des accents journalistiques qui insufflent au récit les battements de cœur d'une véritable enquête vers la vérité. Comme pour Mala Vida, les faits sont documentés, précis et rendent compte d'une époque que l'on pensait révolue mais dont le spectre plane toujours au-dessus de l'Amérique Latine. On n'oublie pas, victime, bourreaux, pas de bouton reset possible. La peur est tenace, la vengeance aussi, et la soif de pouvoir encore plus. 

Ce que nous relate Marc Fernandez est tellement vraisemblable que cela fait froid dans le dos et nous rappelle combien nous évoluons sur un fil fragile.



Une excellente lecture qui m'aura arraché quelques larmes à la fin. J'en redemande !

dimanche 12 mars 2017

One, « Même pas peur », tome 1, Jacinthe Nitouche

On se retrouvera. C'est une évidence. Sacha et Charlie croyaient à ces derniers mots échangés juste avant que Charlie déménage. Voisins et meilleurs amis, ils se doivent leurs plus beaux souvenirs et une complicité sans faille qui a rythmé leur enfance et leur adolescence. Sans que rien ne vienne faire de l'ombre à leur rôle de frère et soeur protecteurs, à la relation fusionnelle qui les lie et que personne ne semble comprendre. Alors, quand Charlie cesse de donner des nouvelles du jour au lendemain, la tristesse de son départ fait place chez Sacha à l'interrogation, puis à la colère. Quand elle revient au bout de deux ans sans prévenir, les deux amis de toujours sont réduits à deux étrangers. À l'aube de leur entrée dans la vie adulte, Sacha pensait avoir réussi à oublier celle qui l'a hanté pendant tout ce temps. Mais il s'est menti : il n'a rien oublié, ni le manque ni l'absence. Ni rien de tout ce qui fait que leur relation ne peut s'arrêter ainsi?


En commençant ce roman, j'avais l'intention de lire une romance sur les amours adolescentes, elle aurait eu des accents de bluette qui m'auraient apporté quelques heures légères de lecture. En somme, je m'imaginais un roman pas trop compliqué, avec une trame simple dans laquelle le point A du début allait obligatoirement m'amener vers un point B pré-défini.

Que je me suis trompée !

Sacha et Charlie sont amis, de vrais amis. Quand Charlie a emménagé dans le quartier, Sacha n'avait pas l'intention d'être ami avec une fille. Une fille ! Il espérait que ses nouveaux voisins auraient un garçon. Mais quand il croise les yeux d'ambre de Charlie, son monde tremble. Il vient de faire l'expérience de ce qu'est le coup de foudre amical, et nait une relation intense dans ce monde que se tissent les deux adolescents. Malheureusement, Charlie doit déménager de nouveau. La distance ne devait pas être un obstacle, mais les mois le sont. Nos deux amis finissent par perdre contact et quand elle revient, rien n'est plus comme avant. Du moins c'est ce que pense Sacha, jusqu'à ce que la réalité revienne comme un boomerang dans sa vie : Charlie est de retour, elle a changé, mais c'est elle, sa Charlie. Leur relation peut continuer, parce que leur amitié est forte, indestructible, tellement indestructible qu'elle fausse toutes leurs autres relations et que la limite est mince, très mince en ça et...

Présentée comme cela, la trame semble simple, et sans doute l'aurait-elle été si l'auteure ne s'était pas attardée sur l'essence-même de l'histoire de Charlie et Sacha, sur qui ils sont vraiment. Au-delà de cette relation fusionnelle qui unit les deux adolescents, elle pose des questions complexes tel que le passage de l'enfance vers l'adolescence, puis vers l'âge adulte, la quête d'identité, la sexualité, les interrogations sur une prétendue norme, la difficulté d'être un adulte, d'être parents, l'avenir alors qu'on ne voudrait vivre qu'au présent, le poids des responsabilités, des choix... Avec de tels ingrédients, ce roman à la couverture bien rose est devenu bien plus qu'une bluette, tellement plus d'ailleurs que j'ai immédiatement cherché à me procurer le tome 2, curieuse que j'étais de voir ce que l'auteur réservait à ses héros (et pleine d'appréhensions aussi : avec un tome 1 bien écrit, si original, et qui tient finalement plus du roman initiatique que de la romance, à quoi dois-je m'attendre?) et hélas, (pour mes nerfs, mon petit cœur et mes ongles qui crient « pitié »), il ne va paraître qu'à la fin du mois. Argggg … Il va me falloir patienter... Et la patience n'est pas mon fort.

PS : Roman paru uniquement en numérique, mais quand je vois la qualité franchement discutable de certains romans papier sur les amours adolescentes, je ne peux que regretter que celui-ci ne soit disponible que dans ce format. Je l'aurais immédiatement acheté pour le mettre dans ma bibliothèque.