samedi 12 septembre 2015

La faille, Isabelle Sorente

Lucie Scalbert était la plus belle fille du lycée. Avec un je ne sais quoi de dingue dans le regard. Je n’ai pas été surprise qu’elle devienne comédienne, je l’ai perdue de vue alors que le succès semblait l’attendre. Voilà que je la retrouve cinq ans plus tard. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle a abandonné sa carrière, elle prononce le nom de VDA, son mari, avec un mélange d’effroi et de rancœur. Ce vieillissement précoce, cette voix enfantine, ce rire désespéré : je comprends que c’est cela, une relation d’emprise.
Ce qui fascine une romancière, en l’occurrence, Mina Liéger, mon double fictionnel, c’est ce lien étrangement raisonnable qui unit une femme à un homme qui la rend folle. À mesure que je reconstituais l’histoire de Lucie Scalbert, il devenait évident que ce lien relevait moins de la psychologie que de la possession : une force mettait Lucie à la merci des hommes dont elle tombait amoureuse. Ce rapport destructeur produisait chez ceux qui en étaient témoins un sentiment de déjà-vu, comme si nous en reconnaissions l'empreinte dans nos faux-semblants et nos secrets de famille, et jusque dans les événements qui bouleversaient nos vies. L'emprise de VDA sur Lucie obéissait à des lois trompeuses, cruelles et romanesques qui tissaient la toile dans laquelle nous étions pris.

Si l'on devait matérialiser la vie, un long fil serait une image assez juste. Il serait ponctué de nœuds, plus ou moins serrés, plus ou moins rapprochés symbolisant les obstacles que l'on a rencontrés. Le fil de la vie de Lucie serait jalonné de montagnes de nœuds. Une mère difficile, l'envie de plaire, et puis VDA. Ce serait le plus gros, celui à cause duquel le fil pourrait se rompre.

Le roman d'Isabelle Sorrente commence comme tous les romans. On pourrait même imaginer un début à la « Il était une fois ». Il était une fois deux enfants, séparées par quelques années, qui se lièrent d'amitié. L'une avait la beauté d'un elfe et des cheveux de lumière, l'autre l'intelligence d'un ange. Ce pourrait être un bon début. Mais comme dans toutes les histoires de ce genre, il y a un méchant. Un très grand méchant. VDA.
Parce que finalement, si les contes ont un fond de vérité, il en va de même pour cette histoire. Ces nœuds qui peuvent rompre le fil, tout le monde peut les rencontrer.

Mina et Lucie sont amies d'enfance. Lucie a tout pour être heureuse, en apparence. Les apparences sont essentielles, elles empêchent de voir ce qui est fêlé. Et la vie de Lucie est fêlée. Derrière sa chevelure éclatante se cache une faille profonde : cette envie démesurée de plaire. Plaire à sa mère qui ne la pense pas assez intelligente, plaire à ses camarades qui la regardent bizarrement. 
Mina, quant à elle, a l'intelligence, mais elle a du mal à trouver sa place. Elles se rencontrent, une amitié naît. Mais le fleuve de la vie est sinueux et les sépare.

Les années passent, elles se construisent, dans la distance. Des retrouvailles et rien n'a changé. Ou plutôt tout a changé. L'éclat de Lucie s'est terni, sa chevelure s'est éclaircie. Elle est mariée désormais à un homme à qui tout réussit. Vincent-Dominique Arnaud. VDA. Il est fou amoureux d'elle. Du moins, tant qu'elle reste sous son joug. VDA est un méchant de la pire espèce, c'est un manipulateur, passé maître dans l'art de la violence psychologique.

C'est une histoire effrayante que nous livre l'auteure. 

Ce récit dense se construit progressivement, lentement, comme la vie. De longues pages s'égrainent sans dialogues, et quand ces derniers arrivent, ils n'apportent pas la libération désirée. Les mots ne peuvent pas libérer, ils sont oppressants, comme ce fil de la vie qui s'enroule autour du cou de Lucie et qui serre, qui serre...

On a beau se protéger derrière la cuirasse de la fiction, se dire que cela ne nous arriverait jamais, on sait très bien que l'on se ment. Parfois, nos routes croisent celle de la mauvaise personne, et en sortir indemne est impossible. La seule issue est s'en sortir tout court.

L'écriture de l'auteure m'a fascinée. Cette distance prise avec les faits grâce à Mina à travers laquelle nous vivons le récit n'a pas empêché la répulsion envers VDA d'éclater. L'exaspération vis-à-vis de la Lucie des premières pages a fait place à une compassion qui m'a étreint le cœur. Cette lente descente aux enfers, presque méthodique m'a fait serrer les poings. L'horreur n'arrive pas d'un coup, elle se prépare.

Isabelle Sorente nous livre un roman d'une force incroyable, un roman marquant, de ceux dont on se souvient encore des années durant. Ces pages poussent à la réflexion. On peut tous être des victimes, et démêler les nœuds du fil de la vie s'avère être une tâche bien plus ardue qu'il n'y paraît.

Merci aux Editions JC Lattès pour cette lecture !


17 commentaires:

  1. Je ne connaissais pas du tout ce roman mais ta chronique me donne très envie. Je l'ajoute à ma PAL !

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    1. C'est pour moi l'un des romans les plus marquants de la rentrée littéraire. Il est vraiment excellent.

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  2. C'est un roman que je n'aurais jamais eu l'idée de lire si je n'avais pas lu ta chronique! Je prends note. Je ne lis pas souvent des publications de chez JC Lattès mais quand je le fais, je passe souvent un bon moment. Merci pour la découverte Céline! :)

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    1. De redécouvre cette maison d'édition, et honnêtement, j'y ai eu de très bonnes surprises!

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    2. Il publie de bons auteurs français pourtant: l'auteur de La liste de mes envies (son nom m'échappe) et Delphine de Vigan. Mais c'est vrai que sortie des quelques auteurs que je connais, je ne me tourne pas vers un livre de leur maison d'édition instinctivement (C'est surement du à l’absence de jolies images sur la couverture. Je suis un peu blonde et superficiel)

      Ps: Tu as vu que J'ai lu publie une autre austiennerie prochainement? Avec ou sans Mr Darcy il me semble!

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  3. Il me faisait déjà très envie et ta chronique me conforte dans mon choix ! J'ai bien fait de le demander, il me tarde de le lire ! :)

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  4. C'est toujours intéressant de trouver un livre comme ça, qui nous marque à ce point.

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    1. C'est vraiment un très bon récit, qui ne laisse pas indifférent!

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  5. Ton billet est encore une fois impitoyable pour toutes nos bonnes résolutions du style ; être raisonnable ou juste essayer de le devenir ! Merci pour cette nouvelle découverte :)

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    1. Raisonnable? Ce mot a été banni de mon dictionnaire personnel!!

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  6. Je n’arrive pas à me souvenir où j’ai lu un article intéressant sur cette auteure dont je n’ai lu aucun roman encore. Si j’avais à débuter par une lecture ce serait celle-ci, tu m’en as donné le goût avec ton superbe billet. J’adore ton image du fil ponctué de nœuds qui peut se rompre et auquel personne ne peut se dire à l’abri. J’aimerais beaucoup, le temps d’une lecture, voyager dans l’âme de cette Lucie. C’est vrai qu’il est difficile de comprendre les liens qui unissent une femme à un homme manipulateur et violent psychologiquement. Après, ces femmes ont aussi leur histoire passée pour rendre compte du présent…
    Une histoire effrayante que j’ai très envie de lire.
    Bonne journée à toi Céline

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    1. J'ai découvert cette auteur avec cette lecture, et ce fut un coup de coeur. C'est tellement facile de se dire qu'on y échapperait, que cela ne nous arriverait pas...

      Elle dépeint d'une façon effrayante ce cercle vicieux, ce besoin viscéral que l'on a d'être aimé. Et ses conséquences si notre chemin croise la route de la mauvaise personne. Un petit bijou...

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  7. Je ne serais pas allée vers ce roman, mais je suis curieuse de ce que tu nous racontes. Je le note aussi !

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    1. J'ai adoré ce roman... Il me hante encore...

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  8. Oh la la celui-ci je le veux absolument! Je suis tombée sous le charme du résumé et de ta chronique :3 Merci Céline :3

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    1. C'est un roman qui m'a marquée, j'y pense encore!

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