dimanche 8 mai 2016

Mon médecin et les highlanders, 2/3

Diane Lacombe, Le clan Mallaig, tome 1, l'hermine

Écosse, 1390. Pour éviter un mariage détestable qu'on lui impose, la belle Lite MacGugan se résout à épouser Baltair MacNèil, qu'elle sauve ainsi de la potence. Tandis que Baltair, embauché comme mercenaire par différents seigneurs, assiste à la déroute de Robert III dont le règne est malmené par les luttes entre nobles, Lite se consacre corps et âme à l'expansion du domaine de sa belle-famille, à Mallaig, tout en tenant son époux à distance. C'est pourtant elle qui, bien des guerres et des trahisons plus tard, tentera par tous les moyens d'empêcher la perte de Baltair...
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Toute ressemblance avec des faits réels ne serait que pure coïncidence.
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La porte de la salle d'attente s'ouvre dans un grincement. La décoration n'a pas changé depuis ma première consultation, toujours ces mêmes posters jaunis par le temps qui nous mettent en garde contre les MST, l'ennemi public numéro 1 de ce cabinet médical. 

Assis en face de la porte d'entrée, est installé Monsieur-mon-voisin-de-l'autre-jour. Le buste penché en avant, il se tient le ventre. Son teint un peu cireux et ses cernes qui ont creusé des ravins sous ses yeux m'incitent à m'assoir à plusieurs sièges de lui, non sans le saluer au préalable, une question d'éducation bien sûr.

Je suis assise depuis à peine une poignée de secondes que s'ouvre la porte à la volée. Cette fois-ci, elle n'a pas eu le temps de geindre en grinçant et a poussé un hurlement de douleur en se fracassant contre le mur. La mère de famille et sa progéniture entrent à leur tour. Le carnet de rendez-vous de mon médecin est un peu répétitif. Le rejeton pointe aussitôt son doigt vers Monsieur-mon-voisin-de-l'autre-jour qui grimace, je ne sais pas si de douleur ou si de mécontentement.
– C'est le monsieur qui pète! s'exclame le bambin.
La maman plaque aussitôt la main sur sa bouche et le réprimande pour son attitude.
– Mon chéri, je t'ai déjà dit qu'on ne dit pas ça, ça n'est pas poli! Il faut que tu réfléchisses avant de parler.
– Mais maman, c'est le monsieur qui pue, tu as même dit qu'il sentait encore plus mauvais que Papa !
Monsieur-mon-voisin-de-l'autre-jour bascule en arrière, son visage devient rouge, il plisse les yeux jusqu'à les fermer complètement, ses joues se gonflent, et... 

Suspense insoutenable...
Je n'ai même pas une écharpe sous la main pour enfouir mon nez de dedans, au cas où... 
Roulements de tambours... 
Est-ce que j'ai un mouchoir en papier au moins  ?
 3, 2, 1.... 

Rien.
Rien du tout.
Ouf et re ouf.

Son visage se détend, il esquisse un sourire. Nous avons frôlé la catastrophe.

La porte du bureau de mon médecin s'ouvre à son tour, il me fait signe que c'est à moi. Je me lève, et à peine l'a-t-il refermée derrière moi que nous entendons un bruit que la décence m'empêche de rapporter, mais qui vaudra un  : "Maman, ouvre les fenêtre, on va mourir étouffés  !" désespéré auquel répondra un "Mets-toi en apnée mon chéri, comme à la piscine" porté par l'urgence.

Je bénis la ponctualité de mon médecin. 

Je prends place en face de lui. Le squelette est toujours là, ombre vide derrière son fauteuil. Seule variation, sa tête d'albâtre arbore maintenant fièrement une casquette du Real Madrid. L'effet est saisissant. 

Il me fixe toujours aussi bizarrement.

– Alors madame, comment vous sentez-vous cette semaine? me demande mon médecin, affable.
Je suis sur le point de lui demander s'il ne pourrait pas bouger son squelette pour qu'il arrête de me regarder, mais je me retiens au dernier moment. Ce n'est pas une bonne idée, mon médecin risquerait de marquer ça dans son carnet. Sa plume, en suspens dans les airs, est déjà prête à bondir sur le papier. 
– Bien, je me sens beaucoup mieux, lui réponds-je d'une voix assurée.
– C'est une bonne nouvelle ça  ! Le traitement a fait effet alors  ?
Je n'ose pas lui dire que j'ai vaguement omis de le prendre, et que par conséquent, étant donné que mon corps n'a ingéré aucune des molécules prescrites, l'amélioration de mon état ne lui est en rien redevable. CQFD. M'est avis que ce CQFD-là ne va pas lui plaire, je préfère donc me taire.

Sans m'en rendre compte, je commence à me ronger les ongles. Le tic tac de son horloge rythme le silence qui s'est abattu sur nous. Mon médecin m'observe en silence et je décide de me lancer. 
–  En fait, j'ai trouvé un livre vraiment bien sur les highlanders.
Il pousse un gros soupir et je l'entends marmonner   : "Encore..."
Il sort son bloc d'ordonnance d'un tiroir et le place juste à côté de son carnet.
– Je vous écoute.
– Pardon  ?
– Allez-y, racontez-moi, que je cerne un peu mieux le problème.
Je secoue la main devant lui.
– Oh, il n'y a pas grand chose à dire. C'est vraiment un chouette roman. Une histoire riche, mouvementée qui ne se contente pas d'une romance un peu trop mièvre, un vrai contenu historique, de l'action, des scènes difficiles et des highlanders, plein de highlanders...

Je suis en train de me trémousser sur mon siège quand, soudain, la tête du squelette se tourne très légèrement vers moi, comme s'il essayait de mieux me voir. Je m'arrête aussitôt. Plus rien. Il ne bouge pas. Mais comment un squelette pourrait-il bouger de toute façon, c'est ridicule ! Je n'ai même pas vu une mouche se poser dessus. Un dernier coup d'oeil me convainc de l'absurdité de ce que j'ai imaginé. Evidemment que le squelette ne bouge pas...

Je m'installe plus confortablement dans le fauteuil et me prépare à reprendre là où je m'étais arrêtée quand mon médecin m'interrompt d'un geste. Son air est grave malgré ses joues rougies. Elles lui donnent un côté débonnaire qui met en confiance.
– Avant toute chose, donnez-moi le titre.
Je cligne plusieurs fois des yeux, sans comprendre.
– C'est nécessaire pour le traitement, se justifie-t-il, il me faut tous les détails pour l'ajuster.
Ça parait logique. Beaucoup moins logique par contre, le squelette vient encore de bouger, j'aurais juré que la casquette a glissé d'un demi-centimètre sur la gauche de son crâne.

Tic-tac, Tic-tac. De nouveau le bruit de l'horloge. Tic-tac, tic-tac.

Mon médecin fronce les sourcils.
–  Ça vous arrive souvent  ?
J'ouvre la bouche puis la referme. Je ne sais pas de quoi il me parle. Cette fichue casquette est toujours sur le crâne du squelette, au même endroit.
– Vos absences, ça vous arrive souvent  ?
Mais de quoi me parle-t-il ? Je n'ai pas d'absences. Pour le lui prouver, je réponds à sa question initiale, sans quitter du regard la casquette du Real.
– Le clan de Mallaig, le tome 1, l'Hermine de Diane Lacombe, une auteure canadienne.
Mon médecin se retourne pour voir ce que je fixe comme ça, puis, comme il ne voit rien d'étrange, commence à noter consciencieusement toutes ces informations sur son bloc d'ordonnances avant de revenir à son carnet.
–  Canadienne  ? Très bien ça, très bien. C'est bien le Canada, c'est inoffensif en général. Continuez je vous prie.

Je ferme les yeux pour me soustraire aux orbites vides que j'ai en face de moi et laisse les émotions que j'ai ressenties pendant ma lecture me rassurer. Mes épaules se détendent peu à peu.
– Les personnages sont vraiment très, très travaillés et la réalité de l'époque pas du tout édulcorée. L'auteure a fait un gros travail de recherches, et n'a pas hésité à évoquer certaines situations qu'en général on évite dans ce type de roman. Elle aborde d'ailleurs une période que l'ont voit peu, le 14è siècle, normalement on préfère le 18è. Il y a aussi un vrai travail sur la langue, parfois difficile d'accès d'ailleurs parce que le vocabulaire utilisé est un fidèle reflet de l'époque. On a l'impression qu'elle s'est lancée dans une reconstitution historique. La romance est d'ailleurs mince, ce n'est pas elle qui importe. Elle est là, en fil conducteur, en toile de fond, mais jamais dans les excès habituels.

Il lève son stylo pour reprendre la parole.
– Tout ça me semble très bien, vraiment très intéressant, mais je vous trouve encore très fatiguée. Vous avez des cernes et le teint un peu pâle.
Normal si j'ai des cernes, lire 400 pages en une nuit, ça vous fatigue une femme, mais c'est une fatigue saine.
– Je me sens vraiment bien! C'est grâce à l'héroïne, Lite. Elle n'a pas froid aux yeux et est bien décidée à se faire entendre dans une société où les femmes ne sont en général que des potiches. Bon, parfois, j'avais envie de lui mettre une bonne paire de claques histoire de lui remettre les idées en place, mais l'auteure ne nous fait jamais perdre de vue que tous ses choix sont justifiés par l'époque. Et Baltair...
Je pousse un long soupir.
– Ah... Baltair... C'est le highlander par excellence. Beau malgré un physique imparfait, intelligent, droit, avec un certain code de conduite... Un peu barbare aussi, mais c'est un highlander. Et il porte un kilt !

Je fais un clin d'oeil à mon médecin. Minute papillon  ! Je lui ai fait un clin d'oeil ? Mais il va croire que je lui fais une proposition indécente, ou pire encore... 

Je me mets debout et discrètement, je croise les doigts derrière mon dos et prie pour qu'il n'ait rien vu de mon errance oculaire.
– Il supporte beaucoup de choses de Lite, qui est quand même parfois un peu exaspérante, mais non, il reste digne et lui laisse le temps nécessaire. Ahhh, Baltair. On dirait presque Jamie  ! En un peu plus rude quand même.
– Jamie  ?
Une petite lueur dans les yeux du squelette vient de s'allumer. Oh, ça a duré à peine une fraction de secondes, mais je suis sûre que je l'ai vue, même si techniquement n'est pas possible étant donné qu'il n'a pas d'yeux.

Mon médecin a recommencé à écrire frénétiquement mais je n'y prête pas vraiment attention. Je me tapote les lèvres avec mon index.
–  D'ailleurs, je verrais bien Colin Firth pour jouer le rôle de Baltair. Le Mr Darcy de mon coeur.
Il lève la tête de ces notes, et j'ai l'impression qu'avec le squelette, tous les regards sont braqués sur moi.
–  Je ne vois pas ce que Mr Darcy a à voir avec un highlander. On parle bien du Mr Darcy de Jane Austen  ?
Je me laisse tomber sur ma chaise.
– Baltair c'est un peu un Mr Darcy en kilt. Ce n'est pas l'homme parfait, il a des failles, des défauts, mais c'est quand même l'homme parfait, si vous voyez ce que je veux dire. Et puis Colin serait idéal, pas comme le Matthew Mc-Machin-truc du Chat du Cheshire.
– Vous pouvez m'expliquer ce qu'Alice au Pays des merveilles vient faire là-dedans  ?
Je lui jette un coup d'oeil, perplexe.
– Rien du tout, pourquoi est-ce que vous me parlez d'Alice au Pays des Merveilles  ? Il n'y a pas de highlander dans Alice au Pays des Merveilles.
C'est mon médecin qui devrait consulter, pas moi.
– Ce n'est pas moi qui vous en parle, c'est vous qui m'en parlez.
–  Mais non ! m'offusqué-je pendant qu'il reprend le roman qu'il a entrepris d'écrire dans son carnet depuis mon arrivée.

Soudain, je comprends sa méprise et lui souris victorieusement.
– Le Chat du Cheshire est une copine  ! Elle est très gentille, mais elle a mauvais goût. Elle n'aime pas Colin, vous voyez...
– Vous avez une amie qui s'appelle le Chat du Cheshire. Intéressant ça... Elle souffre elle aussi de troubles  ?
Si préférer Matthew à Colin n'est pas un trouble, je ne sais pas ce que c'est...

Sa plume continue de gratter le papier de son carnet. Il reprend  :
– Je vous trouve encore trop agitée, et en plus, vous avez de drôles de personnes dans votre entourage. Reprenons, vous dormez toujours mal la nuit, vous tenez des propos... euh... parfois incohérents, vous passez du coq à l'âne... Vous divaguez un peu aussi. Bon, il va falloir passer à de la médication lourde cette fois-ci, et on se revoie dans quinze jours pour faire le point. Il faut que vous dormiez surtout, c'est important.

Il arrache la première page de son bloc d'ordonnances et la plie consciencieusement avant de la fourrer dans la poche de son pantalon.
Il m'en tend une autre qu'il vient de remplir. 
– Et commencez dès ce soir, deux cachets. Il ne faut pas prendre ça à la légère.

La porte se referme derrière moi et j'entends mon médecin qui dit : "Oui mon petit sucre d'orge, elle est revenue. Oui, ma petite gaufre à la chantilly, j'ai noté le titre, ne t’inquiète pas"



23 commentaires:

  1. Super comme toujours ! J'adore te lire tu le sais. C'est cool en tout cas quetu ais réussi à trouver un livre qui te plaise comme ça !

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    1. Merci beaucoup... Ça me touche, tu le sais...

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  2. Faut vraiment que tu change de médecin, je vais lui montrer si j'ai troubles, namého ! Et sinon je t'interdis d'insulter mon Darcy préféré : j'espère que le squelette va venir te voir pendant ton sommeil, manante !

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    1. Moi je trouve que pour préférer Matthew, il faut avoir des troubles !:)

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    2. Tu vois, ce sont tes troubles qui parlent à travers ta bouche! :)

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    3. Ton cerveau dysfonctionne, qui puis-je :P ?

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  3. Colin Firth en Kilt ! Je veux !!! ;-)) Extra !
    Bon, l'heure est grave, je pense sérieusement que ton médecin joue un **** de double jeu (là normalement crissent quelques bips). Méfiance ! Il risque de ne pas vouloir te lâcher si tes choix vont crescendo vers les best of des Highlanders. Un conseil, n'avale pas ses cachets. On ne sait jamais. Méfiance !
    Vivement la suite... ;-))

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    1. Tu as bon goût! Et c'est vrai que Colin Firth en kilt, ma foi, ça doit valoir le détour!

      Oui, il faut que je me méfie, tu as raison!

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  4. Ah la saga Mallaig! Je l'ai découverte il y a des années et c'est l'une des saga que j'ai le plus lu et relu <3 c'est l'une de mes sagas chouchous. Par contre L'histoire de Lite est le premier d'un point de vue chronologique mais le dernier de la saga que l'auteure à écrit, je ne sais pas si tu le savais, c'est le tome que j'ai le moins aimé et tu comprendras pourquoi si tu lis le tome 2 :) , en tout cas je ne vanterai jamais assez les mérites de cette sublime saga d'ailleurs j'ai envie de les relire!!!

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    1. Je ne savais pas! Tu me donnes très envie de lire le tome 2!

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    2. Le deux : la châtelaine de Mallaig c'est clairement mon préféré même si j'adore Sorcha aussi :) en tout cas je vais les relire bientôt :), en fait c'est le premier donc celui que tu chroniques que j'ai le moins aimé ^^

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    3. J'en prends bonne note! Merci beaucoup! Enfin, tu me tentes quand même beaucoup ça, et c'est embêtant! J'avais décidé d'être raisonnable et de ne pas m'acheter la suite dans l'immédiat, mais euh, comment dire, à cause de toi, c'est fait!

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  5. Il me faut ce livre absolument !! <3

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  6. J'adore tes chroniques <3333 mais ce roman ne me tente pas trop :(.

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    1. Merci pour le compliment pour mes chroniques! Ton commentaire me fait vraiment très plaisir!

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  7. Que tu me fais rire avec tes billets d'humour! ^^
    J'ai été absente dernièrement, je reviens de voyage plein les yeux plein le coeur et quel plaisir de te lire au retour :D

    Toujours ces "Highlanders" et l'équipe de football américain mdr Attends je te mets le lien.... :D

    https://www.google.ca/search?q=football+LEs+highlanders&rlz=1C1KMZB_enCA583CA583&espv=2&biw=1455&bih=726&tbm=isch&source=lnms&sa=X&ved=0ahUKEwj_sIuvoPvMAhUm2oMKHfF6AU4Q_AUIBygC&dpr=1.1#imgrc=-9zYrC5xBJMIkM%3A

    ^^ (il faut bien s'amuser) :D)))
    Bisous et bon weekend Céline

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    1. J'ai bien ri en regardant les photos et en imaginant mon médecin comme ça! Oui, je suis tordue! :)))

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  8. Faire gaffe quand même, tu seras bien embêtée quand la petite gaufre à la chantilly viendra toquer à ta porte, en pleine crise de manque d'highlanders, passé un certain âge cela peut être dangereux pour le cœur ! Et puis imagine un peu si elle oblige son mari à faire ses consultations en kilt o.O
    Bon, allez, j'arrête là les scénarios-catastrophes, le principal étant que tu aies trouvé un remède livresque, à la place de sa médication lourde, digne d'un lavage de cerveau ;-)
    Je suis quand même impatiente de savoir dans quel état il va te trouver à la prochaine consultation, car faut-il le rappeler, j'adore tes billets :)

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    1. Oh my god! Si la gaffer a la chantilly vient chez moi, je suis mal! Et encore plus si la prochaine fois mon médecin est en kilt!

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  9. Un squelette affublé d'une casquette du Real Madrid ? je ne suis pas certaine que j'aurais choisi le terme "saisissant" pour en décrire l'effet... ^^
    Sinon, je suis désolée pour le Chat du Cheshire, mais le passage m'a vraiment fait rire, limite glousser... quant à la chute... j'ai carrément gloussé... du coup, je file lire la suite !

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    1. Mais l'effet était vraiment saisissant, je t'assure! lol

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